L'histoire de la spiruline commence bien avant son utilisation comme complément alimentaire. Consommée par les Aztèques sous le nom de "tecuitlatl", elle appartient aussi au patrimoine culinaire des Kanembou du Tchad, qui la préparent sous forme de "dihé". De l'Amérique précolombienne aux régions sahéliennes, ces traditions témoignent de l'intérêt porté depuis des siècles à cette ressource alimentaire.
La spiruline n'est donc pas un "produit" nouveau : cette microalgue à l'histoire ancienne était récoltée, séchée et consommée bien avant le développement de sa culture moderne. Son histoire est aussi celle de populations qui ont appris à tirer parti des ressources de leurs lacs.
Les Mayas sont régulièrement cités parmi les peuples qui auraient consommé de la spiruline. Cette utilisation apparaît dans des ouvrages et documents consacrés à son histoire depuis plusieurs décennies, ainsi que dans certaines publications scientifiques récentes. Une revue parue en 2022 dans Nutrients reprend notamment cette association entre la spiruline et les traditions alimentaires aztèques et mayas [5].
Les Toltèques sont également évoqués dans certains récits sur les origines de sa consommation. Leur utilisation de la spiruline est envisagée comme une pratique qui aurait pu précéder celle des Aztèques. Cette hypothèse suggère une histoire alimentaire plus ancienne, mais les sources consultées ne permettent pas de confirmer une consommation toltèque ni sa transmission aux Aztèques.
Ces mentions donnent aux Mayas et aux Toltèques une place dans l'histoire possible de la spiruline en Mésoamérique. Les témoignages les plus solides concernent toutefois les Aztèques. Chez les Mayas, les modalités de consommation et l'hypothèse d'une culture dans des bassins restent discutées, notamment au regard des conditions écologiques des basses terres [6].
La spiruline se développe particulièrement bien dans les eaux alcalines. Le milieu lacustre de la vallée de Mexico offrait ainsi des conditions favorables à sa présence, notamment dans le lac Texcoco.
Au XVIe siècle, les chroniqueurs espagnols décrivent un aliment récolté dans ces eaux puis vendu sur les marchés. Bernal Díaz del Castillo, qui participa à l'expédition de Cortés au Mexique, figure parmi les auteurs cités dans les travaux historiques consacrés à cet usage. Ce produit portait le nom de tecuitlatl, généralement identifié à la spiruline [1, 2].
Les récolteurs recueillaient la biomasse à l'aide de filets fins, puis la faisaient sécher au soleil. Ils obtenaient ainsi de petits pains ou des galettes, plus faciles à conserver, à transporter et à vendre. Cette préparation faisait de la spiruline une véritable denrée alimentaire, intégrée aux échanges locaux [2].

Les récits anciens évoquent une préparation dont le goût était comparé à celui du fromage. Le tecuitlatl pouvait accompagner le maïs ou entrer dans des sauces à base de tomates et de piments. Il prenait ainsi place dans une alimentation variée, aux côtés des autres ressources agricoles et lacustres de la région [1].
L'intérêt de cette pratique tient autant à l'aliment qu'au savoir-faire. Récolter une ressource aquatique puis la sécher permettait de la transformer en nourriture utilisable au-delà du moment de la récolte.
On raconte que les messagers aztèques emportaient de la spiruline pour soutenir leurs longues courses. Cette histoire, souvent associée à l'acheminement de poisson frais jusqu'à la cour de l'empereur, a contribué à la réputation de la spiruline comme aliment des sportifs.
Le rapport de la FAO consacré à la spiruline présente toutefois l'utilisation du tecuitlatl par ces coureurs comme une légende. On peut donc conserver cette anecdote dans le récit de son histoire, sans lui attribuer des distances précises ni en faire une preuve de ses effets sur l'endurance [2].
Après la conquête espagnole, les transformations du bassin de Mexico et l'assèchement progressif de zones lacustres pour l'urbanisation et l'agriculture ont contribué au recul de cette pratique alimentaire. Le tecuitlatl est devenu moins présent dans les témoignages, tandis que les milieux dont dépendait sa récolte étaient profondément modifiés [2].
Le lac Texcoco reste un lieu majeur de l'histoire de la spiruline. Il ne faut cependant pas en déduire qu'elle ne pousse qu'à cet endroit : ses habitats naturels comprennent également des lacs alcalins africains. Les travaux scientifiques du XXe siècle ont ensuite accompagné le développement de sa culture [2].

Au Tchad, les Kanembou perpétuent une autre grande tradition de consommation de spiruline. Dans les régions du Kanem et du Lac, elle se développe notamment dans des mares et des lacs alcalins, parfois qualifiés de "natronnés" en raison des sels qu'ils contiennent. Elle y est récoltée pour préparer le dihé [3, 4].
Il s'agit d'un aliment inscrit dans la vie quotidienne et les savoir-faire locaux. Une enquête menée en 1997 autour du lac Kossorom, publiée en 2000, décrit précisément sa récolte, sa préparation et ses usages domestiques à partir d'entretiens avec les femmes qui la pratiquent [3].
La récolte est principalement assurée par les femmes. Elles recueillent l'eau chargée de spiruline, puis séparent la biomasse de l'excès d'eau. Selon les pratiques décrites, cette étape fait intervenir des récipients, des tissus filtrants ou des dépressions aménagées dans le sable.
Dans les dunes entourant les points d'eau, la pâte est étalée pour sécher au soleil. Quand elle commence à se raffermir, elle est découpée en morceaux. Le séchage peut ensuite être achevé au village, sur des nattes. On obtient des galettes sèches de dihé, destinées à la consommation familiale ou à la vente [3, 4].
Cette activité constitue également une source de revenus pour les femmes et leurs familles. Une partie du dihé rejoint les marchés locaux, les villes tchadiennes et les circuits commerciaux vers les pays voisins. Sa valeur dépasse ainsi la seule nutrition : elle participe à l'économie locale et à la transmission d'un savoir-faire [3, 4].
Le dihé est émietté puis incorporé aux sauces et aux bouillons. Il accompagne notamment le millet, avec des tomates et des piments. Des haricots, des oignons, du poisson ou de la viande peuvent compléter les préparations selon les ressources disponibles [2, 3].
Le séchage facilite sa conservation et son utilisation au fil des repas. La spiruline trouve ici une place très concrète : un ingrédient alimentaire qui enrichit les préparations habituelles, tout en apportant une saveur et une couleur caractéristiques.
Des récits ethnographiques mentionnent aussi une consommation directe de dihé par certaines femmes enceintes, associée à des croyances protectrices. Ces témoignages éclairent sa place culturelle ; ils ne constituent pas une recommandation médicale pendant la grossesse [2].
Le tecuitlatl aztèque et le dihé tchadien montrent que la spiruline possède une histoire alimentaire bien antérieure aux comprimés et aux poudres modernes. Dans des contextes différents, des populations ont développé des techniques pour récolter cette ressource, la conserver et l'intégrer à leurs repas.
La force de la spiruline tient aussi à ce patrimoine vivant. Si l'on consomme aujourd'hui souvent quelques grammes par jour sous forme de paillettes, de poudre ou de comprimés, son utilisation prolonge une histoire de récolte et de transformation vieille de plusieurs siècles. Les traditions aztèques et kanembou rappellent qu'avant de devenir un complément alimentaire, la spiruline était déjà un aliment à part entière.
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